Il y a quelques jours, j'ai retrouvé les montagnes de Saint-Béat-Lez pour une expérience un peu particulière.
Cette fois, je n'étais pas là pour peindre seule.
J'étais là pour transmettre.
Avec des élèves de CM2 le matin, puis des élèves de 5ème l'après-midi, nous avons passé 3 heures à découvrir le territoire autrement : par l'observation, le geste... et surtout par l'encre de chine.
L'objectif n'était pas de leur apprendre à "bien dessiner".
C'était presque l'inverse.
Je voulais leur proposer de regarder leur environnement autrement, puis de le traduire avec leurs propres gestes.
Des montagnes bien sûr.
Mais aussi des animaux de la région et des monuments locaux.
Certains dessins sont devenus très précis.
D'autres beaucoup plus libres.
Et certains ont accepté de lâcher complètement la maîtrise du trait.
C'est justement là que l'expérience est devenue intéressante.
Découvrir un territoire autrement
Quand on habite quelque part, on finit parfois par ne plus vraiment regarder ce qui nous entoure.
Une montagne devient "la montagne".
Un monument devient un bâtiment que l'on connait déjà.
Un animal aperçu régulièrement dans la région devient presque familier.
Pourtant, il suffit de prendre une feuille blanche et de chercher à le représenter pour que le regard change.
Tout à coup, il faut observer.
Quelle est la forme de cette montagne ?
Où commence son sommet ?
Quelle ligne caractérise réellement sa silhouette ?
Qu'est-ce qui permet de reconnaitre un animal en quelques traits ?
Quel détail rend ce monument immédiatement identifiable ?
Dessiner oblige à faire des choix.
Et c'est précisément ce que voulais faire expérimenter aux élèves.
La montagne comme point de départ
La montagne était évidemment au coeur de cette journée.
C'est un sujet que je connais bien, puisque c'est celui que j'explore moi-même dans mon travail artistique.
Mais devant une classe, je ne pouvais évidemment pas demander aux élèves de reproduire ma manière de faire.
Au contraire.
Je voulais qu'ils comprennent qu'il n'existe pas une seule bonne façon de représenter une montagne.
On peut chercher à la détailler.
Observer ses reliefs.
Travailler les ombres.
Construire progressivement une image complexe.
Mais on peut aussi faire exactement l'inverse.
Réduire.
Simplifier.
Chercher seulement quelques lignes.
Et parfois même laisser le mouvement prendre le dessus.
Deux façons de regarder
J'ai donc proposé aux élèves deux approches très différentes.
La première demandait davantage de précision.
Observer le sujet.
Comprendre ses formes.
Identifier les zones d'ombres.
Construire progressivement le dessin.
La seconde était beaucoup plus libre.
Le geste devait devenir le mouvement.
Il ne s'agissait plus de chercher à contrôler parfaitement le résultat, mais d'accepter une part d'incertitude.
Tracer.
Recommencer.
Simplifier.
Laisser le pinceau ou la plume bouger.
Et surtout : ne pas chercher à faire "joli"
Cette différence était importante.
Parce qu'elle permettait aux élèves de découvrir deux choses assez opposées : la maîtrise du geste et lâcher-prise.
L'encre de Chine, un drôle de professeur
Pour cette expérience, nous avons travaillé à l'encre de chine.
C'est un médium que j'aime justement parce qu'il oblige à être présent.
Un trait posé sur le papier ne disparaît pas.
Il faut donc accepter ce que l'on vient de faire.
Et parfois faire avec.
Pour les élèves, cela pouvait être déstabilisant.
Lorsque l'on a l'habitude de pouvoir gommer, corriger ou recommencer, l'encre impose une autre relation au dessin.
Le trait devient une décision.
Mais cette contrainte peut aussi devenir libératrice.
Puisqu'on ne peut pas tout contrôler, autant arrêter d'essayer de tout contrôler.
Peindre sans chercher la perfection
C'est probablement l'une des choses que j'avais le plus envie de transmettre.
un dessin n'a pas besoin d'être parfaitement maîtrisé pour être intéressant.
Un trait tremblant peut être expressif.
Une ligne irrégulière peut donner du mouvement.
Une montagne simplifiée peut parfois raconter davantage qu'un paysage rempli de détails.
Et un dessin qui ne ressemble pas exactement au modèle peut tout de même être juste.
On ne cherche pas à fabriquer trente dessins identiques.
On cherche à faire émerger 30 manières différentes de regarder un même territoire.

Des montagnes, mais pas seulement
La journée ne s'est d'ailleurs pas limitée aux paysage.
Les élèves ont également travaillé autour de différents éléments qui appartiennent à leur environnement proche.
Des animaux de la région.
Des monuments locaux.
Des éléments caractéristiques de Saint-Béat-Lez et de ses paysages.
Là encore, l'enjeu était de partir de choses qu'ils pouvaient reconnaître.
Parce que le territoire devient différent lorsqu'on commence à le dessiner.
On remarque un détail que l'on avait jamais vu.
On observe une silhouette.
On se demande comment représenter une forme avec seulement quelques lignes.
Et finalement, on apprend à regarder ce que l'on pensait déjà connaître.
Une contrainte forte : repartir avec son propre dessin
Cette année, une contrainte supplémentaire était importante : chaque élève devait pouvoir repartir avec ses propres réalisations.
Pas de grande oeuvre collective.
Pas de dessin réalisé à plusieurs pour être ensuite accroché quelque part.
Chacun devait produire ses propres images.
Cela change complètement la dynamique.
Parce que le dessin devient véritablement personnel.
Il n'y a pas besoin de chercher à se mettre d'accord avec les autres.
Chacun peut expérimenter.
Faire un choix différent.
Tester une autre manière de représenter la montagne (ou Spiderman).
Et repartir avec une tarte concrète de cette expérience.
Ce qui m'intéresse dans ces ateliers
J'aime particulièrement intervenir autour de l'encre de chine parce que ce médium permet de parler de dessin sans réduire le dessin à la technique.
On peut parler du geste.
De l'observation.
Du rythme.
De la confiance.
De l'erreur.
Du hasard.
De la concentration.
Et même du territoire.
Finalement, apprendre à dessiner une montagne ce n'est pas seulement apprendre à représenter une montagne.
C'est apprendre à regarder.
Et parfois, c'est moi qui apprends
C'est peut-être ce que je préfère dans ces interventions.
On arrive avec un déroulé.
Des exercices.
Des objectifs.
Une idée de ce qui va se passer.
Et puis des élèves arrivent avec leurs propres façons de faire.
Et évidemment .... Ils ne suivent pas toujours le scénario prévu.
Heureusement.
Certains vont chercher énormément de détails.
D'autres vont immédiatement simplifier.
Certains vont vouloir contrôler chaque ligne.
D'autres vont se jeter dans le mouvement.
Et parfois, un dessin réalisé très simplement possède une force que l'on avait absolument pas anticipée.
C'est aussi pour cela que j'aime transmettre.
Parce que l'atelier fonctionne dans les deux sens.
Je transmet une technique.
Mais je récupère aussi des regards.
Revenir à St-Béat-Lez
Cette intervention avait pour moi une résonance particulière.
Saint-Béat-Lez est un territoire profondément marqué par son environnement montagnard.
Et revenir y travailler avec des élèves autour de l'encre de chine crée une forme de continuité avec ma propre pratique.
Je dessine la montagne parce quelle m'est familière et qu'elle continue pourtant à m'étonner.
Eux la découvrent peut-être avec un regard différent.
Celui de leur âge.
Celui de leur quotidien.
Celui d'un territoire qu'ils connaissent sans forcément le regarder comme un sujet artistique.
Pendant quelques heures, la montagne n'était donc plus seulement un paysage autour de nous.
Elle devenait une matière à observer, à interpréter et à transformer.
De la montagne au papier
C'est finalement ce passage qui m'intéresse le plus.
Entre le paysage et le dessin, il y a tout un monde.
On regarde.
On sélectionne.
On simplifie.
On interprète.
Puis on pose un premier trait.
Et à partir de là, quelque chose se construit.
Parfois avec beaucoup de maîtrise.
Parfois avec quelques lignes seulement.
Parfois avec un geste qui part complètement ailleurs que prévu.
Mais toujours avec une part de celui qui dessine.
C'est exactement ce que je cherche moi-même dans mon travail.
Lorsque je peins une montagne à l'encre de chine, je ne cherche pas seulement à reproduire ce que j'ai devant les yeux.
Je cherche ce qui doit rester lorsque tout le reste a disparu.
Ce que je retiens de cette journée
Je suis repartie de Saint-Béat-Lez avec beaucoup plus que des souvenirs d'atelier.
Avec des images de montagnes très différentes.
Des animaux (les ours ont rencontré un franc succès).
Des monuments.
Des gestes, des essais.
Des réussites et des surprises.
Et surtout, une nouvelle confirmation : il n'est pas nécessaire de parfaitement maîtriser un geste pour commencer à créer.
Il faut d'abord regarder,
Puis essayer,
Et accepter de voir où le trait nous emmène.
C'est peut-être une assez bonne définition de l'encre de chine.
Et peut-être aussi une assez bonne définition de la création.
Quand la montagne devient un terrain de jeu
Cette journée m'a rappelé pourquoi j'aime autant travailler autour de la montagne.
Parce qu'elle peut être contemplée.
Peinte.
Marchée.
Photographiée.
Racontée.
Mais aussi simplement dessinée avec quelques traits sur une feuille.
Elle appartient à chacun d'une manière différente.
Et lorsque l'on prend le temps de la regarder vraiment, elle devient autre chose qu'un décor.
Elle devient une expérience.
C'est cette relation entre territoire, geste et émotion que j'ai envie de continuer à explorer dans mon travail artistique.
Avec mes propres dessins.
Mais aussi, lorsque l'occasion se présente, avec celles et ceux qui acceptent de prendre un pinceau, une plume.... et de regarder autrement.
Et si vous découvriez la montagne à travers l'encre de chine ?
Mon travail artistique explore les paysages de montagne en noir et blanc, principalement ceux des Pyrénées.
A travers l'encre de chine, je cherche moins à reproduire fidèlement les sommets qu'à en faire ressentir la présence : leurs lignes, leurs contrastes, leurs silences.
Les œuvres disponibles dans ma boutique sont proposées en tirages d'art, pour faire entrer cette relation à la montagne dans d'autres espaces.
