Les erreurs que je préfère garder

Les erreurs que je préfère garder

Il y a des traits que je n'avais pas prévus.
Des taches qui arrivent un peu trop tôt.
Des montagnes qui ne ressemblent pas exactement à ce que j'avais imaginé.
Des zones plus noires que prévu. 

Et puis il y a les petits accidents que, pendant quelques secondes, j'ai très envie de faire disparaître. 

Sauf que je ne peux pas. 
L'encre de chine à cette particularité: elle ne négocie pas.
Une fois qu'elle est sur le papier, elle y est. 

Alors il faut décider.
Corriger ?
Recommencer ?
Ou accepter ? 

Avec le temps, j'ai appris que certaines des erreurs que je voulais d'abord supprimer étaient précisément celles qui donnaient quelque chose au dessin. 
Aujourd'hui il y en a même que je préfère garder. 

L'encre ne pardonne pas vraiment 

C'est probablement la première chose que l'on apprend lorsqu'on commence à travailler à l'encre de chine. 
Un trait trop épais ne devient pas fin. 
Une tache ne disparaît pas.
Un geste hésitant devient visible. 

Et contrairement à certaines techniques où l'on peut superposer, recouvrir, effacer ou corriger, l'encre oblige à composer avec ce qui vient d'être fait.
Cela peut être frustrant. 
Surtout lorsqu'on avait une idée en tête très précise. 

Mais c'est aussi ce qui rend cette pratique intéressante.
Elle oblige à accepter une part de risque. 
A faire confiance au geste. 

Et surtout, à comprendre qu'un dessin ne se construit pas toujours exactement comme on l'avait prévu. 

Il y a l'erreur .... et ce que j'en fais

Toutes les erreurs ne sont évidemment pas intéressantes.
Parfois, un trait est simplement raté.
Il déséquilibre le dessin. 
Il attire trop l'oeil.
Il détruit une forme que j'aimais.

Dans ce cas, je recommence.
Je ne vais pas prétendre que chaque accident est une merveille artistique. 

Mais il y a une différence entre une erreur qui empêche le dessin de fonctionner et une irrégularité qui donne du caractère.

Et cette différence, je la comprends de mieux en mieux avec le temps.

Une ligne légèrement irrégulière peut rendre une montagne plus vivante.
Une variation dans l'intensité du noir peut créer de la profondeur.
Une petite tache peut finalement équilibrer une composition.
Un trait moins maîtrisé peut apporter du mouvement.

Ce sont des choses que je n'aurais probablement pas acceptées au début.
Aujourd'hui, je regarde autrement. 

J'ai longtemps cru qu'il fallait maîtriser 

C'est peut-être une idée que l'on retrouve dans beaucoup de pratiques artistiques. 

Pour être bon, il faut maîtriser son outil. 
Connaître parfaitement sa technique.
Savoir reproduire ce que l'on imagine. 
Eviter les erreurs.
Obtenir le résultat voulu.

Bien sûr, la maîtrise compte.
Je ne. vais pas dire le contraire.
Mais je crois qu'aujourd'hui elle ne suffit pas.

parce qu'à force de vouloir tout maîtriser, on peut aussi finir par produire quelque chose de trop propre.
Trop contrôlé.
Trop prévisible.

Et ce n'est pas ce que je cherche dans mes paysages.
Je ne veux pas que chaque trait semble avoir été posé avec une règle.
Je veux qu'on sente la main.
Le mouvement.
La respiration.

Parfois même une hésitation.

La montagne m'a probablement appris cela avant l'encre

Une montagne n'est jamais parfaitement régulière.
Une pente n'est pas une ligne droite.
Une arête peut être presque nette à un endroit et complètement dissoute quelques mètres plus loin. 

La lumière transforme les reliefs.
La brume efface les morceaux du paysage.
La neige change les volumes.

Ce que l'on pourrait considérer comme une "imperfection" fait justement partie de ce qui rend un paysage intéressant. 

Alors pourquoi chercherais-je à rendre mes dessins parfaitement réguliers ?
Je préfère parfois une ligne qui tremble légèrement à une ligne parfaitement maîtrisée. 
Parce qu'elle apporte quelque chose de plus humain. 

Le blanc peut aussi être une erreur... ou une décision

Il m'arrive de laisser une partie du papier presque vide.
Au premier regard, on pourrait penser qu'il manque quelque chose.

Une forêt, un nuage, une pente, un détail.
Mais le vide est rarement accidentel.

Le blanc permet au regard de respirer.
Il crée une distance.
Il donne de l'espace à la montagne.
Et surtout, il laisse une place à celui ou celle qui regarde.

C'est une chose que j'aime particulièrement dans le noir et blanc. 
Tout n'est pas donné.
Il faut parfois compléter mentalement le paysage.
Imaginer ce qui se trouve derrière une ligne.
Deviner une pente.
Prolonger une montagne dans le blanc du papier.

Là encore, ce qui semble manquer participe en réalité à l'oeuvre. 

Le wabi-sabi sans chercher à faire du wabi-sabi

Je suis attirée depuis longtemps par cette idée japonaise selon laquelle, l'imperfection, la simplicité et le passage du temps peuvent avoir leur propre beauté.

On pourrait évidemment y voir une influence du wabi-sabi dans ma manière de travailler.
Mais je ne cherche pas à appliquer une théorie à mes dessins. 

Je préfère simplement constater que certaines choses me touchent davantage lorsqu'elles ne sont pas parfaitement lisses.
Un objet qui porte une trace.
Un papier dont on sent la matière.
Une ligne qui n'est pas complètement régulière.
Une oeuvre qui montre qu'une main humaine l'a créée. 

Cela me semble plus intéressant que la perfection pour la perfection. 

Une erreur peut parfois devenir le point de départ

Il y a aussi quelque chose d'assez étonnant dans le processus.

Un accident peut obliger à changer complètement de direction.
Un trait trop sombre peut conduire à renforcer une autre partie du dessin.
Une forme inattendue peut devenir un élément central. 

Et soudain, le dessin que j'avais commencé à partir d'une idée précise devient autre chose.
C'est l'un des aspects que je préfère dans l'encre de chine. 

Je commence avec une intention. 
Mais je ne sais jamais exactement où elle va m'emmener.
Il y a un dialogue permanent entre ce que je veux faire et ce que le papier me renvoie.
Et parfois, le papier a raison.

Je ne cherche plus à cacher complètement la main

Lorsque je regarde certains dessins, je peux encore voir les endroits où j'ai hésité.
Les changements de pression.
Les différences d'intensité.
Les gestes plus rapides, plus lents.

Avant, j'aurais peut-être voulu gommer tout cela dans ma manière de travailler. 
Aujourd'hui, je considère que tout cela fait partie de l'oeuvre. 
Parce qu'une peinture ou un dessin n'est pas seulement une représentation. 

C'est aussi une trace.
La trace d'un moment.
D'une personne.
D'un geste. 
D'une manière de regarder.
Et c'est précisément cette dimension qui m'intéresse. 

Pourquoi vouloir que tout soit parfait ? 

Je crois qu'il y a quelque chose d'assez paradoxal dans notre rapport actuel aux images.
Nous sommes entourés d'images retouchées, corrigées, filtrées, améliorées, voire générées purement et simplement.

Tout peut être ajusté.
La lumière, les couleurs, les proportions, les détails.
Même les petits défauts que l'on voudrait normalement cacher.

Et dans ce contexte, faire quelque chose qui conserve une part d'imperfection me paraît important.
Pas comme une revendication.
Simplement comme une respiration.
Une oeuvre n'a pas besoin d'être parfaite pour être juste.
Elle n'a pas besoin d'être parfaitement maîtrisée pour transmettre quelque chose.
Elle peut avoir une irrégularité, un accident, un silence, un espace vide. 

Et continuer malgré tout de nous toucher. 

Certaines erreurs deviennent même des signatures 

Je crois que c'est là que l'on comprend quelque chose d'essentiel dans une pratique artistique.
A force de travailler, certaines manières de faire deviennent naturellement les nôtres. 

Une façon de poser le pinceau.
Une manière de construire une montagne.
Un rapport particulier au blanc.
Une façon de laisser sécher l'encre. 
Une certaine irrégularité dans le trait. 

Ce que l'on pouvait appeler une imperfection devient alors une signature.
Pas quelque chose que l'on cherche artificiellement à reproduire. 

Quelque chose qui apparaît parce que l'on a suffisamment travaillé pour que le geste devienne personnel. 
C'est peut-être cela que j'aime dans le fait de créer une oeuvre originale. 
Elle porte nécessairement quelque chose de celui ou celle qui l'a faite.
Même lorsque cette chose n'était pas prévue. 

Alors, quelles erreurs est-ce que je garde ?

Celles qui rendent le dessin plus vivant.
Celles qui donnent du mouvement.
Celles qui rappellent qu'il y a eu une main derrière le pinceau.

Celles qui créent une respiration.
Celles qui m'obligent à regarder autrement ce que j'avais imaginé.

Mais surtout, celles qui ne ressemblent plus vraiment à des erreurs lorsque je prends le temps de regarder l'ensemble.
Parce qu'au fond, c'est peut-être cela que j'apprends encore avec chaque montagne.
Il n'y a pas toujours besoin de corriger.
Parfois, il faut simplement regarder un peu plus longtemps.
Et accepter que le dessin ait sa propre manière d'exister.

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Une montagne qui compte

Peinture originale à l'encre de chine personnalisée