Avant de dessiner une montagne, il faut apprendre à la regarder

Avant de dessiner une montagne, il faut apprendre à la regarder

On pourrait croire qu'il suffit de regarder une montagne pour la voir.
Elle est là, devant nous.
Immense.
Visible.

Parfois tellement évidente qu'on ne se pose même plus la question de ce que l'on regarde réellement. 

Pourtant, depuis que je dessine la montagne, j'ai compris une chose : voir et regarder sont deux choses très différentes. 

Voir, c'est reconnaître un sommet.
Regarder, c'est prendre le temps de comprendre ce qui se passe devant soi.

Une ligne.
Une lumière.
Une ombre. 
Une masse.
Un vide.

Et parfois, quelque chose de beaucoup plus difficile à nommer.
C'est là que commence mon travail.
Bien avant l'encre. 

Je ne commence jamais vraiment par le dessin

Lorsque je découvre une montagne que j'ai envie de représenter, ma première envie n'est pas forcément de sortir mon matériel. 

Je regarde.
Je tourne autour du paysage.
Je cherche différents points de vue. 
Je regarde ce que la lumière change.
Je photographie parfois.
Je reviens sur mes images.

Et je regarde encore.
Cela peut sembler très peu productif.
Après tout, aucune œuvre n'est en train de naître. 
Pourtant, c'est précisément à ce moment-là que quelque chose commence. 

Je cherche ce qui mérite d'être retenu.
Parce qu'une montagne contient beaucoup trop d'informations pour être reproduite telle qu'elle.
Il faut choisir. 

Et pour choisir, il faut d'abord avoir regardé suffisamment longtemps. 

Une photographie ne me donne pas la réponse

Les photographies sont importantes dans mon travail.

Elles me permettent de conserver un point de vue, une lumière, une silhouette.

Mais je ne cherche pas à les reproduire fidèlement.
Une photographie montre un instant.
Mon dessin cherche autre chose. 

Il cherche ce que cet instant a laissé.
Une sensation. 
Une structure.
Une atmosphère.
Une ligne qui m'est restée en tête.

C'est pour cela que deux représentations d'une même montagne peuvent être complètement différentes.

Le sommet est identique.
Mais le regard ne l'est pas.
Et c'est justement ce qui m'intéresse. 

Qu’est-ce que je regarde vraiment ? 

Quand j'observe une montagne, je pourrais commencer par ses détails.
Les arbres.
Les rochers.
Les chemins.
Les variations de terrain.

Mais ce n'est généralement pas ce qui m'attire en premier.
Je regarde sa silhouette.
Sa masse.
La manière dont elle occupe l'espace.
La relation entre le noir et le blanc.
Les lignes qui conduisent naturellement le regard.
Les endroits où la lumière semble ouvrir le paysage.

Et surtout ce qui peut rester vide.
Parce qu'un paysage n'est pas uniquement constitué de ce qui est présent.
Il est aussi constitué de ce que l'on choisit de ne pas montrer. 

Apprendre à enlever 

C'est peut-être l'une des choses les plus difficiles lorsque l'on dessine. 
On a souvent envie d'ajouter.

Un détail ici.
Une ligne là. 
Un peu plus de texture.
Un peu plus de relief.

Et pourtant, pour représenter une montagne comme je le souhaite, je dois souvent faire l'inverse.
Enlever,
Simplifier,
Laisser respirer.

Je ne cherche pas à reproduire tout ce que mes yeux voient.
Je cherche à garder ce qui est essentiel.
C'est aussi pour cela que le noir et blanc est devenu si important dans mon travail.

Il m'aide à réduire le paysage à ses éléments fondamentaux.
La lumière.
Le contraste.
La ligne.
La matière.
Le vide.

Une montagne peut alors devenir presque abstraite par endroits.

Et pourtant, elle reste immédiatement identifiable. 

Le regard change avec le temps

Une montagne que l'on connaît bien ne reste jamais tout à fait la même.

On peut la voir au printemps.
En plein été.
Dans le brouillard.
Sous la neige. 
Au lever du jour. 

Ou simplement depuis un autre endroit.
Elle change.
Mais nous aussi.

Notre regard n'est jamais exactement le même.
C'est quelque chose que j'aime beaucoup dans la montagne. 

On peut revenir au même endroit plusieurs fois et ne pas en rapporter la même chose.
Une fois, on remarque une arête.
Une autre fois, une vallée.
Un autre jour, la lumière.

Et parfois, on ne remarque rien de particulier.
On est simplement là. 
Et cela suffit. 

Dessiner, c'est aussi accepter de ne pas tout comprendre 

Il y a des montagnes que je sais immédiatement comment aborder.

Je comprends leur silhouette.
Je vous déjà ce que je veux en faire.

Et puis il y en a d'autres qui résistent.
Je les regarde.
Je les photographie. 
Je reviens dessus.

Et je ne sais toujours pas.

Dans ces moments-là je pourrais forcer.
Choisir une composition simplement parce qu'elle fonctionne.
Commencer à dessiner pour avancer.
Mais j'essaie de moins en moins de faire cela. 

Je préfère attendre d'avoir trouvé ce qui m'intéresse vraiment.
Parce qu'un dessin peut être techniquement réussi et ne rien raconter. 
Alors qu'un dessin plus simple, avec moins de détails, peut parfois transmettre beaucoup plus. 

Il y a toujours un moment où le regard devient geste 

Puis arrive un moment où regarder ne suffit plus.
Il faut commencer. 

Le papier, l'encre, le pinceau. Et le premier trait.

C'est probablement l'un des moments les plus particuliers. 
Parce qu'à partir de là, le regard doit devenir une décision. 

Cette ligne-là. 
Pas celle d'à côté. 

Cette masse.
Pas tout le relief. 

Ce blanc, je le garde. Cette partie sombre ? Je la renforce.
Le dessin devient alors une succession de choix.
Et chaque choix vient de se que j'ai regardé avant. 

La montagne m'apprend à ralentir 

C'est l'une des raisons pour lesquelles je continue à la dessiner.
La montagne impose une autre temporalité.

Elle ne bouge presque pas.
Et pourtant elle change constamment.

La lumière se déplace, 
Les nuages passent,
Les saisons transforment les reliefs.

Le paysage reste là pendant que notre regard évolue.
Dans mon atelier, je retrouve un peu de ce rythme.
Je peux passer beaucoup de temps à observer avant de commencer.

Puis travailler lentement.
Puis m'arrêter.
Regarder.
Reprendre.

Et parfois, décider que c'est terminé. 
Ce rythme n'est pas très spectaculaire. 
Mais il me convient. 

Peut-être que nous regardons trop vite

Nous sommes habitués à faire défiler des centaines d'images.
Une photographie. 
Puis, une autre.
Une vidéo.
Puis une autre.

Une montagne peut apparaître quelques secondes sur un écran avant de disparaître.
On reconnaît.
On apprécie.
On passe à autre chose.

Le dessin me permet de faire l'inverse. 
De rester.
De ralentir.

De regarder, une seule montagne suffisamment longtemps pour essayer de comprendre pourquoi elle me touche.

Et c'est aussi ce que j'espère provoquer avec mes oeuvres.
Pas simplement montrer une montagne. 
Mais donner envie de s'arrêter devant elle.

Même quelques secondes.
Même dans un intérieur. 

Regarder une oeuvre comme on regarde un paysage 

Lorsque mes dessins quittent l'atelier et arrivent chez quelqu'un, mon regard n'est plus le seul qui compte.
C'est même probablement là que les choses deviennent intéressantes. 

Une personne peut regarder la même oeuvre et y voir quelque chose de complètement différent.

Un souvenir de randonnée.
Un sommet qu'elle connait.
Un endroit où elle a grandi.
Une sensation de calme. 

Ou simplement une belle ligne noire sur un mur blanc. 
Je ne cherche pas à imposer une seule lecture. 

Au contraire,
J'aime l'idée qu'une œuvre puisse continuer son chemin dans le regard de quelqu'un d'autre.
Comme une montagne que chacun peut regarder depuis son propre point de vue. 

Finalement, dessiner la montagne, c'est aussi apprendre à regarder autrement

Je pensais au départ dessiner des montagnes.
Aujourd'hui, je crois que le travail est un peu différent.

J’apprends surtout à regarder.
À regarder plus longtemps.
À regarder moins vite.
À accepter de ne pas tout montrer.

À comprendre ce qui m'attire vraiment dans un paysage.
À faire confiance à une ligne.
À laisser du blanc.
À recommencer lorsque quelque chose ne fonctionne pas.

Et à accepter parfois, qu'un dessin prenne une direction que je n'avais pas prévue.

La montagne est toujours moi.
Mais je ne la vois jamais exactement de la même manière.
Et c'est l'un des éléments qui me donnent encore envie de la dessiner. 

Encore, et encore.
Parce qu'il reste toujours quelque chose à regarder.
Et peut-être quelque chose à découvrir. 

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Une montagne qui compte

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